Dans le silence des abbayes
Dans un monde de plus en plus régi par la performance et l'efficacité, j'ai entendu en moi l'appel du silence et j'en suis arrivé à l'intégrer régulièrement à ma vie. Quelques brèves carrières m'ont passionné: coureur motocycliste, animateur radio, représentant pour une multinationale aux États-Unis. Cependant, je n'y trouvais pas de réelle satisfaction. Un jour, avant "d'attaquer" le marché américain, je me suis arrêté une fin de semaine à l'abbaye bénédictine de Saint-Benoît-du-Lac. J'y ai trouvé une oasis de paix, un accueil inconditionnel et d'autres personnes aux vécus très variés cherchant le contact avec eux-mêmes. Vivre quelques jours de tranquillité, flâner dans la nature entourant le monastère, me laisser bercer par le chant grégorien et partager certains repas avec les moines me sont apparus comme un grand privilège. Après deux ou trois expériences de silence de quelques jours, incluant une solitude d'une semaine dans un petit ermitage chez les pères Sainte-croix au Nouveau-Brunswick, j'ai constaté qu'il m'était maintenant nécessaire de donner plus souvent un répit à ce mental actif dont on parle tant dans les techniques de méditation. Entre les vagues des tempêtes et aussi dans mes périodes plus tranquilles, je découvrais la nécessité de faire le vide. Cela représentait pour moi un besoin de plus en plus vital pour en pas perdre mes moyens dans le train d'enfer que je m'imposais quelquefois. depuis, j'ai graduellement ralenti le rythme; je prends soin de ma santé, je pratique régulièrement le yoga et la méditation, je fais du bénévolat et, malgré un train de vie parfois plus modeste, je m'en porte mieux.
Naissance d'un projet Lorsqu'on m'a récemment offert de participer à un séminaire en Belgique, j'ai eu envie de réaliser un rêve de jeunesse presque oublié: explorer la campagne française. Je ne me voyais pas dans un auberge de jeunesse ni visitant des attractions touristiques. Je voulais plutôt vivre quelque chose de nouveau dans ce pays riche en histoire. Une envie d'arrêter le temps, de goûter cette douceur de vivre faisant la réputation de la France. J'ai alors pensé aux monastères dont on m'avait vanté les charmes. En lisant dans les quelques guides disponibles sur le sujet, j'ai vite constaté l'intérêt de ces endroits souvent millénaires, généralement situés en pleine nature et dans des lieux de rêve: perchés à mille mètres, au bord de la mer ou encore entourés de champs de lavande... Je me suis mis à rêver de séjourner dans ces abbayes, hors du monde et du temps, et d'être en contact privilégié avec ces religieux marginaux et mystérieux. Il ne m'en fallait pas plus pour ramasser mon sac à dos. Les monastères possèdent très souvent des infrastructures d'accueil. En fait, une partie de leur mission, depuis des millénaires, consiste à accueillir le "pèlerin". Il suffit d'écrire, d'envoyer une télécopie ou même quelquefois un courriel pour réserver sa place. On demande généralement de le faire un mois à l'avance, parfois plus pour des périodes entourant Noël et Pâques. La contribution demandée pour chambre et repas est d'environ 30$ par jour mais, en général, on la laisse à la discrétion du visiteur.
Chez les cisterciens Reconduit à ma première étape par un couple d'amis provençaux, je m'éloignais de toute agitation par cette petite route de montagnes. Je remontais dans le temps en descendant cette vallée au fond de laquelle l'abbaye cistercienne de Sénanque m'attendait depuis douze siècles. Le père hôtelier, un patriarche de six pieds, m'a ouvert la porte. Barbe blanche, sourire intense et sincère, présence calme... Nous avons échangé un peu. Je lui ai parlé de ce que je venais chercher en ce lieu. Il m'a expliqué qu'il n'est pas nécessaire d'être croyant ou pratiquant pour séjourner à l'abbaye mais il suffit de désirer faire une recherche intérieure. En fait, la vie religieuse et le retrait du monde n'étaient pas mes objectifs, mais j'avais envie de baigner dans cet autre "extrême" de la condition humaine, peut-être pour me recentrer un peu. J'avais aussi besoin de réfléchir sur les origines de notre spiritualité occidentale, celle-ci ne m'ayant malheureusement jamais apporté de vraies réponses. Je voulais voir comment ces humains peuvent trouver un équilibre justifiant des sacrifices tels la pauvreté, l'abstinence et une sorte de renoncement à son individualité. J'ai trouvé ce que je cherchais à Sénanque: non seulement la paix, mais aussi les champs de lavande et les randonnées dans les sentiers à flanc de colline. Lorsque j'en avais envie, j'allais écouter les mélodies byzantines dans la petite chapelle où les quatre moines de l'abbaye se retrouvaient six fois par jour. Sénanque, comme certaines autres abbayes, ne s'annonce pas dans tous les guides des monastères, voulant rester un lieu de silence et ainsi garder un train de vie plus près de la prière que de l'hôtellerie.
Des groupes, des couples et des gens seuls arrivaient et repartaient à peu près tous les jours. Seuls les quelques visiteurs de l'île pouvaient brièvement nous distraire de cette vie monastique lorsque nous sortions de l'enceinte. L'abbaye, fondée en 410 transpire l'histoire et la dévotion. Les palmiers et les vignes me faisaient penser que j'étais au paradis, même si Cannes la précieuse se trouvait juste là, sur la côte. Le frère Pierre avec qui j'ai discuté quelques minutes m'a confié que, même dans ce décor idéal, la vie des moines n'était pas toujours facile. Les personnalités s'entrechoquent parfois dans cette microsociété, mais on se retrouve dans la prière. Dans le silence du réfectoire, j'avais baptisé secrètement mes compagnons de table italiens les "mafiosi": quatre mines patibulaires aux vêtements excentriques, portant chaînes en or et grosses bagues. Après quelques jours d'échange de la bouteille de vin par signes, nous en étions venus aux sourires. La fenêtre de ma petite cellule s'ouvrait sur un grand jardin. Je sentais la présence de la mer et sa protection contre les vagues d'idées m'assaillant habituellement. Le temps s'arrêtait et mon regard se tournait vers ce ciel de la Côte d'azur. Je pensais aux centaines, peut-être aux milliers de moines tués par les pirates et les barbares ayant accosté sur l'île pendant plusieurs siècles. Je ressentais le poids de ces années plus difficiles en montant les marches des cinq étages de cette tour crénelée, jadis habitée par les moines et une garnison de soldats. Plusieurs fois, j'ai fait le tour de l'île en regardant la mer. En rentrant dans la zone réservée aux hôtes pour le dîner, je longeais ces bouquets odorants de glycines, en grappes, comme les vignes de l'île. J'y collais inévitablement mon nez chaque fois en regardant les statues oxydées des saints sur le mur d'enceinte de l'abbaye entourée de palmiers. J'entendais l'écho des mélodies byzantines chantées par les moines à l'office se terminant et je savais que le dîner serait excellent. Dans ma cote personnelle, le Club Med venait de perdre quelques points.
D'autres lieux paisibles De retour en Provence, car il y fait meilleur qu'au nord en avril, un petit saut dans le couvent des bénédictines de Jouques m'a permis de constater à quel point la dévotion peut transformer un être. En effet, la soeur m'ayant accueilli s'illuminait en me parlant. Rarement avais-je vu une joie intérieure si impressionnante émaner d'un être théoriquement retiré du monde. Les bénédictines de Jouques, vivant dans un petit couvent entouré de champs de lavande, n'accueillent plus que quelques groupes pour des retraites. Cette petite communauté, jadis installée à paris, a choisi ce coin de campagne isolée tout près du château où habita Picasso vers la fin des années 60. L'adoration constitue leur occupation principale, suivie par le jardinage, l'artisanat et l'entretien des lieux. De la noirceur du choeur où elles sont souvent en adoration émanait autant de force que le soleil se reflétant sur le crépi pastel des murs d'enceinte de l'abbaye. Dans le même genre, les moniales de Bethléem, au Thoronet, m'ont aussi marqué. Cette abbaye, rendue célèbre par son acoustique, est très visitée. Mais, après le départ des touristes, les moniales s'y retrouvent pour prier et chanter. Quelques petits ermitages autour de l'abbaye sont disponibles pour les hôtes désirant vivre le désert. Les deux soeurs que j'y ai rencontrées m'ont profondément touché par leur intensité vécue dans le calme ainsi que par leur joie débordante. Des êtres d'exception dans la ferveur de leur dévotion, en parfait accord avec leur choix paraissant bien au-dessus de nos contraintes. Qui de nos jours réussit à trouver un réel équilibre ? Cette question me vient, avec le recul de ces rencontres brèves mais significatives.
Beaucoup plus au nord, près de Poitiers, j'ai séjourné sur le site du plus vieux monastère d'occident. Saint-Martin, un légionnaire romain, s'était installé à cet endroit en l'an 361, mais son ascétisme a bientôt suscité l'intérêt de nombreux admirateurs qui sont venus perturber sa solitude. Aujourd'hui, sur les ruines d'une ville gallo-romaine, l'abbaye bénédictine Saint-Martin de Ligugé accueille les retraitants dans ce lieu magnifique avec ses jardins de style renaissance. À la limite de la propriété passe, quelques fois par jour, le TGV, ce train rapide et discret qui vient nous rappeler que nous sommes bien au 21e siècle. Le chant grégorien lors des offices et les repas pris dans le réfectoire des moines au son des lectures psalmodiées favorisent la réflexion et l'introspection. Malgré l'accueil chaleureux du père hôtelier et le décor enchanteur, on y vit dans une certaine rigueur. Encore une fois, ce fut pour moi une occasion de me pencher sur l'éducation religieuse de ma petite enfance et de faire la paix avec le lourd bagage imposé par des gens bien intentionnés. J'avais sans doute besoin de faire un lien entre mes choix personnels dans la recherche de l'équilibre et cette religion catholique si puissante dans nos mémoires conscientes ou inconscientes. Depuis mon retour de ce voyage inoubliable, il est devenu clair pour moi qu'un jour ou l'autre le silence devient un besoin. Je crois qu'il faut rechercher les occasions de se retrouver avec soi-même afin de s'ouvrir à son propre message intérieur qui, écouté dans l'amour et l'absence de jugement, rend tangible la filiation divine. Les moines et les moniales, ces êtres ayant choisi de vivre dans l'isolement, l'ont compris. Reste à savoir pour chacun s'il est plus facile d'intégrer le silence à sa vie et d'ouvrir son propre chemin ou d'entrer en communauté.
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Ressources: Guide des monastères, Guides Horay, 2001. Abbaye de France, Marie-Jospèphe Lussien-Maisonneuve, Minerva, 1999. Cloîtres, Daniel Faure, Flammarion, 2000. La vie des moines au temps des grandes abbayes, Don Anselme Davril, Éric Palazzo, Hachette, 2000. Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, au Québec: (819) 843-4080. Ermitage des pères de Sainte-Croix, au Nouveau-Brunswick: (506) 758-9080. Abbaye de Bethléem, au Toronet: 04 94 73 85 65. Abbaye de Saint-Michel-de-Cuxa: 04 68 96 02 40. Abbaye Notre-Dame de Lérins: 04 92 99 54 20. Abbaye de Saint-Martin de Ligugé: 05 49 55 21 12. Abbaye de Sénanque: 04 90 72 17 92. |
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