Un rêve américain réalisable

Pour vivre un dépaysement complet, il n'est pas toujours nécessaire de voyager à l'autre bout de la planète.  L'ouest des États-Unis se prête à merveille à ce genre d'exercice grâce à ses paysages fabuleux, à sa faune et à sa flore particulière et à ses Amérindiens plus vrais que nature.

Le Grand Canyon, les petites routes dans les immenses déserts de l'Ouest, les indiens, les cow-boys...  Ces visions de rêve existent dans le pays voisin du nôtre, mais on leur préfère trop souvent la Floride ou Old Orchard...  Bon, c'est vrai que c'est loin.  Et après !  Laissez-moi plutôt vous donner ma recette pour réaliser un rêve dont vous vous souviendrez le reste de votre vie:

* Prenez idéalement de quatre à six semaines de vacances.  Pour ce faire, assurez-vous le concours d'un patron compréhensif.

* Choisissez un ou plusieurs partenaires de voyage avec qui il fait bon vivre.

* Faites des économies.  Prévoyez environ 70$ canadiens par jour pour deux voyageurs.

* Requerrez les services d'une petite voiture économique que vous ferez vérifier d'un pare-choc à l'autre.

* Devenez membre du Club automobile et achetez un bon atlas routier des États-Unis.

* Laissez mijoter un ou deux mois, le temps de feuilleter guides de voyage et livres illustrés (les bibliothèques municipales en regorgent).

On y va ?

En partant vers l'Ouest, vous devez passer par Toronto puis franchir la frontière américaine à Détroit, de l'autre côté de Windsor.  Il faut ensuite traverser Chicago, l'Illinois et l'Iowa.  On remonte alors un peu au Nord, vers le Dakota-du-Sud:  ça en vaut le détour.  Si vous disposez de moi8ns de temps, vous pouvez rester sur l'autoroute l 80, vers le Colorado.

Ces trois premières journées de route sont les plus éprouvantes, mais dites-vous bien que vous allez vers le paradis.  Ces paysages de plaines parfois très venteuses aident à faire le vide et à décrocher de la routine.  Si vous êtes une équipe de conducteurs ambitieux comme mon copain et moi, vous pouvez faire Québec-Chicago en une journée!  Mais à moins que vous soyez un motard en pèlerinage vers Milwaukee au Wisconsin, pour les préparatifs du 100e anniversaire de Harley Davidson, voici les trois premières étapes incontournables et heureusement très rapprochées.

Les Badlands

Juste avant Rapid City, au Dakota-du-Sud, les Badlands constituent un parc national de 445 km2 baptisé par les trappeurs français "Les mauvaises terres à traverser".  Il s'agit d'une sorte de désert troublant d'une beauté grandiose, sculpté par l'érosion.  Encore plus surprenant au coucher du  soleil et à la première neige.  Ce parc propose de magnifiques randonnées pédestres et des photos spectaculaires.  profitez de votre passage pour acheter une carte qui vous fera économiser sur le prix d'entrée dans tous les parcs nationaux des États-Unis.

Les Black Hills

Territoire sacré des Sioux et site de la ruée vers l'or, les collines noires de Lucky Luke et leurs 1 500 km2 de pins contrastent avec les prairies environnantes.  Bisons, chevreuils, ânes et dindes sauvages, la quantité d'animaux rencontrés le long de la route est impressionnante.  Toutes ces attractions du Dakota-du-Sud se situent près de Sturgis, ville culte des motards et point de rencontre des propriétaires de Harley.

Le Mont Rushmore et le Crazy Horse Memorial

Avec ses têtes de présidents sculptées dans le granit, le mont Rushmore mérite qu'on s'y arrête.  Toutefois, si vous voulez réellement vous laisser impressionner par les idées de grandeur d'un homme, passez voir le Crazy Horse Memorial.  C'est un Américain de descendance polonaise qui a entrepris ce monument en 1947 en travaillant à la dynamite!  Il voulait ainsi rendre hommage au chef sioux Crazy Horse.  Cette montagne de plus  de 180 m deviendra, si Dieu le veut, la plus grande sculpture du monde.  L'accueil au Crazy Horse Memorial est personnalisé et on y décèle un vif sentiment d'appartenance par la présence du personnel amérindien.  Il y a quelques belles journées à passer dans ce petit coin privilégié du Nord-Ouest, où on est déjà pas mal dépaysé.

Il reste ensuite moins de 700 km pour Denver.  À partir de là, tout devient enchantement jusqu'à la Californie.  Alors ne traînez pas trop:  le plus beau s'en vient !

Une Oasis

En faisant route vers le Colorado, sur la route 18, on traverse une petite partie de l'État du Wyoming où il n'y a rien de spécial à voir sauf du désert et quelques très petites villes.  Pourtant, un matin très tôt, nous nous sommes arrêtés à une station-service à Manville, près de la frontière du Nebraska.  Une immense pancarte sur un très haut poteau d'acier annonçait The Three Sisters.  À 7 h 30 un dimanche matin, il y avait une bonne dizaine de véhicules et de camions semi-remorques !  Nous avons trouvé dans ce resto un menu variés et trois soeurs offrant un service très rapide.  L'air sévère, immunisées contre toutes les blagues désobligeantes mais ouvertes à un commentaire gentil, ces trois femmes dans la trentaine dispensaient des sourires sincères et faisaient littéralement voler les assiettes.  Il y avait une âme dans cet endroit où ces hommes du désert descendus de leurs monstres mécaniques venaient chercher un peu d'amour et d'essence.

Le Colorado

Le Colorado est une autre Suisse:  le même train de vie, les centres de ski et la villégiature hors de prix...  Si vous avez envie des hauteurs, c'est l'État américain qui a les sommets les plus élevés.  C'est aussi l'un des royaumes du vélo de montagne.  Au nord-ouest de Denver, on peut explorer ces montagnes dans le parc national Rocky Mountains, s'arrêter quelques minutes pour admirer encore une fois une faune abondante et peu farouche, comme si elle avait pris goût aux touristes plus contemplatifs de ces contrées propices à la détente.  Un peu plus au Sud encore, près de Denver, le mont Evans s'élève à plus de 4 300 m.

Le sud-ouest du Colorado est quant à lui réservé aux amateurs de hors piste, du genre à se lancer dans ces canyons de sable chaud en véhicule à quatre roues motrices ou en  vélo de montagne.  Plus à l'Ouest, en Arizona, il faut absolument s'arrêter pour admirer le grandiose canyon de 450 km de long creusé par un cours d'eau dans des roches datant d'il y a 245 millions d'années.  On peut aussi y escalader des falaises de plus de 800 m et parcourir des sentiers de randonnée pédestre.

De l'Utah à la Californie

Moab est une petite ville cosmopolite et très sympathique du sud de l'Utah, entourée de désert.  Située au bord du fleuve Colorado, c'est une ville de jeunes d'à peine 4 000 résidents.  les restos sont super et l'atmosphère, très peace and love.  On y retrouve la célèbre piste de vélo de montagne Slick Rock.  Moab est à 8 km du Arches Natural Park, un des plus beaux coins de la terre pour une randonnée pédestre.  On peut facilement passer une journée à marcher au travers de ces arches de pierre rouge fascinantes.  De Moab, on peut aussi se rendre très facilement à Monument Valley, une autre merveille de l'Utah, cet État mal connu qui m'a étonné par ses paysages grandioses.

Monument Valley

Deux Américaines croisées sur la route m'avaient parlé d'une nuit qu'elles avaient passée dans le hogan (sorte d'igloo de branches et de terre) de Leroy, un Amérindien navajo de Monument Valley.  Nous avons passé deux jours avec lui.  Il m'a raconté que navajo, qui signifie "couteau bien affûté", n'est pas le vrai nom de son peuple.  "Diné" est celui qu'ils utilisent entre eux.  Décrivant l'horizon d'un large geste de la main, il m'a dit:  "Dineh Taah !" Le peuple, l'étendue...  Les Diné sont venus du Canada il y a 1 100 ans.  Ils ont aujourd'hui retrouvé leur territoire que les Américains leur avaient subtilisé.  Chez eux, le mal de vivre se compte au nombre de canettes de bière jonchant les bords de route.  Je ne dirais pas qu'ils sont pires que les autochtones de chez nous, mais le contraste des cultures est plus grand.  Pourtant, de tout le voyage, je ne m'étais jamais senti aussi près de mon rythme intérieur.  le paysage de la réserve navajo est parsemé de hogans, le silence et un espace de rituels  avec pour seule commodité un petit poêle à bois.

À Monument Valley, l'excursion offerte est bien structurée. Elle permet d'explorer le site de fond en comble et d'entrer en contact avec des Navajos qui vendent des bijoux le long de ce parcours de désert spectaculaire.  On y retrouve des sites de  tournage de Back to the Future et des films de John Wayne.  Le paysage matinal, à travers la porte patio de la chambre du motel, est inoubliable.  Le silence de l'immensité du désert rouge orangé parsemé de ces mesas (tables, en espagnol), ressemblant à des paquebots ou à des temples d'une autre civilisation, fait rêver.  respirer le silence de 120 km2 de Monument Valley, décor des aventures du "Lonesome Cow-Boy", est un privilège.

Las Vegas

Peut-on passer dans ce coin de désert du Nevada sans s'arrêter dans cet immense hôpital psychiatrique ouvert 24 heures sur 24 ?  Vegas est pour moi le cirque le plus stimulant pour une réflexion sur la condition humaine.  Mais il faut savoir se dominer devant les machines si on veut pouvoir continuer le voyage !

Death Valley

À près de 100m sous le niveau de la mer, encaissé dans des montagnes atteignant 3 300m, Death Valley, le désert de la Californie, porte bien son nom.  À l'abri des vents du Pacifique, c'est un des points les plus chauds du globe.  Des températures record de 57 degrés C y ont déjà été enregistrées.  La moyenne d'été est de 45 degrés C et, l'hiver, le thermomètre peut descendre jusqu'à -10 degrés C.  Là encore, on retrouve un site de tournage, celui du film Star Wars.  De Las Vegas, l'excursion se fait en une petite journée.  C'est une autre Californie qu'on y découvre, et aussi le plus grand parc national après l'Alaska.  Un arrêt à Furnace Creek Inn s'impose.  C'est le service et le raffinement du château Frontenac au milieu du désert, et la piscine arrive à point !  John Wayne et Ronald Reagan y flânaient régulièrement avant que Vegas n'atteigne son immense popularité.

Havasupai Lodge en Arizona

Depuis plusieurs siècles, le Grand Canyon a été la terre des indiens Havasu Baaja.  Ce peuple de l'eau bleu vert, jadis des nomades jardiniers, parle encore sa propre langue.  Son village, isolé au fond d'un des plus beaux coins du canyon mais accessible par hélicoptère ou à cheval, est ouvert aux visiteurs qui ont le courage de s'y rendre.  Quelques journées de rêve s'offrent à vous si vous avez envie de marcher 13 km ou si vous savez monter à cheval.

Le village, situé à 3 205m d,altitude, compte 450 résidents qui vivent maintenant de cette petite industrie d'hébergement.  On offre sur place des accommodations, des chambres doubles avec lit queen et air climatisé, et surtout l'excursion aux trois magnifiques chutes d'eau très minéralisée dont la température demeure autour de 21 degrés C toute l'année.  Il est possible de s'y rendre en hélicoptère le vendredi et le dimanche.  Situé dans la partie la plus au nord de l'Arizona, le départ est accessible de King,man par els routes 66 et 18.  On se renseigne au bureau de tourisme de Kingman, et il faut prévoir 40$ par nuit en occupation double en plus d'un montant pour la location du cheval.  On peut aussi y camper pour 10$ par nuit.

Le cadeau de retour:  la route 66

Un des plus grands cultes américains, cette route qui reliait Chicago à Los Angeles depuis 1926 s'est vue tronquée par les "Interstates" à partir de 1956.  Elle reste toutefois intacte à plus de 80% et offre la plus belle façon de rentrer à la maison, en revivant cette époque de liberté et d'opulence automobile des années 40 à 60.  Musées, ruines, nombreux "diners", vieilles voitures et objets de nostalgie colorés sont parsemés sur ses 3 917 km.  C'est un contraste avec la modernité uniforme de ce pays qui devient de moins en moins original.

Au Nouveau-Mexique, il faut arrêter à Santa Fe, à mon avis, une des villes les plus agréables des États-Unis.  Plus au Nord, en passant au Missouri, on ne peut manquer de voir l'immense arche d'acier de Saint-Louis, symbole de la conquête de l'Ouest.  Et tant qu'à y être, pourquoi ne pas passer un week-end à Chicago, ville surprenante de beauté et de culture ?

J'en ai sauté de longs bouts:  des sites archéologiques, des parcs nationaux fabuleux, des villes fantômes, tous sur cette même route!  Il faudrait un livre pour raconter ce voyage de 14 000 km effectué en 26 jours.  Réalisez votre propre rêve:  les choix sont multiples et fascinants.  Le plus difficile, c'est de franchir le seuil de sa maison !

 

Ressources: 

Ouest Américain, parcs nationaux, collection "Guides Bleus", Hachette, 1998.

Le guide du routard, Parcs nationaux de l'ouest américain et Las Vegas, Hachette, 2002-2003.

États-Unis Ouest, Guides Mondeos, Éditions Comex, 2000.

Grands parcs de l'Ouest américain, collection "Objectif aventure", Artaud, 2000.

Les guides de voyage Lonely Planet pour la Californie et le Nevada.

Exploring the Blackhills & Badlands, Hiram Rogers, Johnson Books, 1998.

Roadsite Geology of South Dakota, John Paul Gries, Mountain Press Publishing, 1998.

© jacquesmorin.net 2005