Le retour des pèlerins

Les vacanciers penchent de plus en plus pour l'expérience initiatique

Après le récent engouement pour le tourisme d'aventure et l'écotourisme, voilà une nouvelle tendance qui émerge:  les voyageurs cherchent des lieux où ils sont amenés ;a se recueillir, chemin faisant.

Voyages initiatiques:  touriste de l'intérieur

Par Jean-Sebastien Massicotte

*Il ne court pas les hôtels de luxe de la planète, il n'est pas missionnaire dans un pays du tiers-monde, ni ne cherche à fouler les hauts sommets enneigés du globe.  le baroudeur Jacques Morin est pourtant conscient que le type de périples qu'il privilégie ne convient pas à tous.  Cependant, ils sont de plus en plus nombreux à partir comme lui, sac à l'épaule, dans ce qu'il convient de qualifier de voyages initiatiques.

Nous sommes en Angleterre en 1976.  Âgé de 19 ans, le Québécois s'embarque à bord d'un voilier pour une transat d'une quinzaine de jours qui allait le transformer.  le mélange des cultures sur le pont, l'immensité de l'océan et ses dangers, les quarts de nuit à la barre...  L'expérience est d'une telle intensité que près de 30 ans plus tard, les souvenirs sont toujours aussi précis.  "J'ai réalisé alors comment la vie est fragile.  Ça c'était initiatique !"  Sans réellement le savoir, il venait d'ouvrir une porte qu'il n'a toujours pas refermée.

"Un voyage initiatique, c'est un travail à l'intérieur de soi, une façon de nous rencontrer et de réfléchir."  Une expérience qui devient spirituelle, mais qui n'est pas nécessairement ancrée dans une religion quelconque, précise M. Morin. Conférencier en entreprise et coach de vie basé à Québec, il est formel.  "On a tous quelque chose à transformer.  Si on ne travaille pas là-dessus, ça va nous détruire !"  Une démarche qu'il faut entamer au moment opportun cependant.  "Ce peut être épeurant et ce n'est pas tout le monde qui est prêt à ça !" 

Les vacanciers penchent de plus en plus pour l'expérience initiatique

Quoi qu'il en soit, ça ne semble pas arrêter les vacanciers qui penchent de plus en plus pour l'expérience initiatique.  "Nous, on décèle quelque chose.  Il y a une tendance qui émerge", remarque Odette Métayer, directrice au développement chez Groupes Voyages Québec, dans la capitale.  Depuis quelques saisons déjà, elle remarque l'intérêt grandissant chez sa clientèle pour des séjours différents.  Résultats?  Pèlerinage à Compostelle, visite à saveur spirituelle à Rome, tournée d'abbayes en Italie, trekking méditatif au Tibet, l'offre change.

"Je reçois ce type de demandes de plus en plus souvent", poursuit Mme Métayer au sujet de ces voyages où les touristes sont amenés à se recueillir, chemin faisant.  La directrice pense même qu'avant longtemps, il faudra revoir les voyages encadrés, afin de rendre les gens plus libres, moins pressés une fois à destination.  "Ce désir est provoqué, je crois, par notre rythme de vie.  On s'en rend  compte, on est étourdis!"

L'élan est bel et bien là

Pour l'instant, la mesure du phénomène reste tout de même difficile à établir.  À la Commission canadienne du tourisme, Guy Desaulniers, conseiller principal en communication,m constate qu'il n'a pas de statistiques précises sur le sujet.  "Ça se font dans les groupes plus larges", analyse-t-il.  Aussi, par définition, beaucoup de séjours sont fait en marge des grands circuits commerciaux répertoriés, rendant l'appréciation du phénomène délicate.  Mais l'élan est bel et bien là.

Après le récent engouement pour le tourisme d'aventure et l'écotourisme, voilà "le retour des pèlerins", observe à son tour Paule Lebrun, directrice Ho Riotes de Passage.  Son entreprise propose des voyages où l'aventure se vit à fond, en particulier à... l'intérieur de soi !  "C'est normal que l'intérêt revienne.  Au Moyen Âge, un pèlerinage était un rite de passage.  De nos jours, dans notre société, on n'en a plus beaucoup..."

Notamment en contact avec le bagage ancestral et sacré des Indiens navajos de l'Arizona, elle et son conjoint ont mis sur pied une série de séjours qui s'inspire des pratiques traditionnelles autochtones.  Lors de moments en nature, ils utilisent comme outils des marches silencieuses, la méditation, l'art contemplatif et divers rites empruntés à la culture de la communauté visitée, histoire de favoriser l'intériorité et la réflexion.  Pour ceux qui veulent vivre une expérience d'une rare intensité, Ho organise la "Quête de vision", une expédition de 12 jours qui culmine par trois jours et trois nuits dans le désert en solitaire.  "Pour certains, c'est un moment majeur dans leur vie", assure Mme Lebrun.

Tomber en amour

Et quels sont les ingrédients pour arriver à faire de ses vacances ou d'un voyage un moment de pause profitable ?  Comment savoir ce qui nous touchera ?  Parce que l'expérience intérieure des uns ne servira pas nécessairement de mise au point des autres.  "Il n'y a pas de recette!  On ne s'en doute pas quand ça arrive, c'est comme tomber en amour!  Il faut écouter son impulsion", suggère Jacques Morin.

L'homme de 49 ans donne en exemple le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, fort populaire à travers le monde.  "C'est difficile à comprendre.  Ça ne s'explique pas et c'est ça la beauté de la chose.  Les trois quarts des participants ne savent pas ce qui les attire exactement!"  Pour une quatrième fois, Jacques Morin écoutera sa "petite voix" et y retournera cet automne.  "Parce que tu ne sais jamais à quoi t'attendre."

Et pas besoin nécessairement de s'exiler à l'autre bout de la planète pour se retrouver.  À Montréal, le voyagiste Spiritours propose une semaine en Gaspésie cet été.  Marches méditatives, visite de sanctuaires et des parcs naturels de la région seront au programme.  "Les gens sentent le besoin de faire le point.  Ils ont cette soif, car il y a un vide spirituel dans notre société", soutient Anne Godbout, directrice et fondatrice de Spiritours.  "Pas besoin d'aller loin, mais il faut sortir de son milieu."

À partir de son expérience de globe-trotter, Mme Godbout cherche à répondre à cet intérêt qu'elle ressent et le fait avec des séjours de ressourcement ici et à l'étranger.  "Beaucoup de mes propres voyages ont été des quêtes spirituelles", souligne la femme qui a découvert au fil des ans, une trentaine de pays.  Moment fort, elle se remémore, entre autres, cette fois où elle s'est laissé absorber par le Sahara.  Pour elle, le voyage initiatique est celui où pour chaque pas réel, un pas intérieur sera effectué.  Une image qui reviendra souvent chez les personnes rencontrées par LE SOLEIL.

Une démarche qui appelle en majorité les baby-boomers, en particulier les femmes, notent  les intervenants interrogés.  Si la tradition des rituels était à l'origine masculine, Paule Lebrun ne s'étonne pas de ce renversement.  "La Culture d'intériorité est portée plus souvent par les femmes."  Selon elle, au-delà des genres, nul doute que l'intérêt ira en grandissant dans les prochaines années.

Reprenant le discours qu'il présente aux employés d'entreprise qu'il rencontre lors de ses conférences sur l'épuisement professionnel, Jacques Morin donne ce conseil.  "Il faut aller en soi pour trouver sa vraie route."  Un chemin qu'il ne faut pas hésiter à emprunter pour atteindre un équilibre entre sa vie personnelle et professionnelle, quitte à parfois provoquer les choses par une pause nécessaire, suggère-t-il.  Élément essentiel, croit-il, l'esprit doit alors rester ouvert pour le périple à entreprendre.  "Parce qu'un voyage initiatique n'est jamais ce que l'on anticipe", avise le coach de vie.

Note:  Les photos font partie des archives LE SOLEIL

© LE SOLEIL-Juin-2005

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